Après avoir évoqué pour vous le Saijiki Francophone, j’ai souhaité vous parler d’un petit ouvrage signé Alain Kervern. Il s’agit d’un «mini saijiki» titré Haïkus des cinq saisons, regroupant des haïkus choisis, traduits et présentés par l’auteur. Et cerise sur le gâteau, il est merveilleusement illustré par Tanigawa Nagaïshi.
Variations japonaises sur le temps qui passe
Texte de la préface de l’ouvrage par Alain Kervern
***************************************************
Qu'est-ce qu'un haïku? C'est, en quelques mots, la saisie poétique dans l'instant d'un événement personnel, si modeste soit-il. Le haïku nous apprend souvent à ressentir ce qui est devenu invisible aux yeux de tous.
La tradition littéraire japonaise a codifié ce mode d'expression en quelques règles simples : dix-sept syllabes, une césure dans le corps du poème, de la légèreté, même si l'on traite de choses graves, et surtout une allusion saisonnière, le « mot de saison ». Celui-ci peut-être considéré comme l'essence de ce court poème. En effet, si l'émotion saisonnière se vit dans l'instant, elle s'enrichit sans cesse de réminiscences littéraires depuis plusieurs siècles.
Satô Kazuo qui fut l'un des meilleurs observateurs du développement de ce genre poétique à l'étranger, constate :
« Concernant le haiku, le point fondamental de divergence entre Japonais et étrangers demeure le concept même de mot de saison. Pour nous Japonais, l'almanach poétique, ce document qui répertorie les différents mots de saison, constitue un élément fondamental pour comprendre ce qu'est un haiku»!
Comment écrit-on des haïkus au Japon ? Le novice s'inscrira dans un club où il fera l'apprentissage de cette expression poétique sous la direction d'un maître reconnu.
Il rentrera chez lui avec des exercices à faire, muni de quelques consignes simples, notamment en ce qui concerne le fameux « mot de saison ». S'il doit ainsi composer, pour la séance suivante, trois haïkus sur le thème de la « lune d'automne » il consultera son « saïjiki », véritable almanach poétique qui constitue un référentiel précis pour connaître la portée de chaque « mot de saison ».
Ainsi, à la page concernant la « lune » dans la section
« Automne » de son almanach, notre apprenti en découvrira les 54 variantes : ses différents quartiers (jôken), ainsi que des images métaphoriques pour la décrire : « l'arc de la lune » (tsuki no yumi), « la barque de la lune » (tsuki no fune), « le sabre de la lune » (tsuki no ken)... Puis il mesurera l'importance de ce thème en poésie classique et les apports qu'au cours de l'histoire, différents poètes de renom auront ajoutés pour chanter la « lune d'automne ». Enfin, il trouvera à la fin de cette rubrique une cinquantaine de haïkus composés par des poètes célèbres. Fort de ces repères littéraires et techniques, il pourra alors s'essayer à la composition de ses trois poèmes pour les soumettre ensuite à l'appréciation de son mentor.
On peut aisément imaginer l'importance de cet almanach poétique, véritable mémoire de la sensibilité esthétique japonaise. C'est ce que définit dans un récent ouvrage Augustin Berque, un des plus fins connaisseurs de cette culture : « La sensibilité avec laquelle la culture japonaise a détaillé les variations de son propre milieu est effectivement hors du commun, comme en témoignent par exemple les milliers de termes des saijiki, ces recueils des "mots de saison" qui sont aussi nécessaires aux haikus que la structure sujet-verbe-complément l'est à une phrase en français»?
Comment est constitué cet almanach? Il est généralement composé de cinq parties : les quatre saisons et le Nouvel An.
Pourquoi une cinquième saison ? Parce que le passage d'une année à l'autre constitue en Extrême-Orient le moment le plus important du calendrier. Au-delà de son rôle technique pour la pratique des amateurs de haïkus, l'almanach poétique possède aussi une véritable fonction encyclopédique, sans compter son rôle de « veille écologique » auprès du grand public japonais.
L'objet de cet ouvrage est de faire découvrir au lecteur francophone comment l'âme des saisons se cache dans les «mots-clés » qui prennent corps dans les haïkus pour exprimer les variations infinies de l'année japonaise.
(1) Satô Kazuo « Umi wo koeru haïku » (Le haïku au-delà des mers), page 235,
Maruzen Éditions Tôkyô, 1991
(2) Augustin Berque « Fûdo, le milieu humain », page 27,
CNRS Éditions, Paris 2011
Dans les exemples de haïkus, les dates de naissance et de mort n'apparaissent pas pour les jeunes poètes contemporains.
Voir moins
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire