Préface rédigée par Alain Kervern pour le recueil bilingue (français/japonais) écrit par le haijin Monsieur Yasushi Nozu
Qu'est-ce que la réalité ?
Peu de genres poétiques ont suscité autant de questions que le haïku, et notamment celle-ci, à laquelle de nombreux poètes et artistes ont tenté de répondre : « quelle part de la réalité le haïku peut-il appréhender et restituer ? ». Tout au long d'une histoire déjà longue dans son pays d'origine, le haïku a tenté de répondre à cette question par de nombreuses expérimentations, en particulier durant le siècle qui vient de s'écouler, et qui fut riche en innovations de toutes sortes. Et puis, le haïku japonais ayant acquis en quelques décades une stature internationale, l'aventure de ce poème court s'est élargie rapidement au monde entier.
C'est dans cette logique mondiale que se place la démarche du poète Yasushi Nozu. Ce recueil bilingue de haïkus japonais français révèle les nombreuses possibilités qu'offre une lecture en deux langues de la même réalité. De ce genre poétique elliptique concentré en quelques mots, voici qu'émerge progressi-vement, telle une grammaire double nourrie de surréalisme, un outil d'exploration de nos facultés à percevoir l'univers qui nous entoure. Ici prévalent le choc de réalités différentes, l'émotion saisonnière, l'attention portée aux infimes réalités du quotidien, aux pulsions fugitives de l'instant qui passe, l'art d'être disponible sans se laisser distraire par ce qui dans notre vie est inutile et vain. C'est à une véritable ascèse linguistique et psychologique que nous convie Yasushi Nozu.
Le poète interroge la réalité à l'aulne du monde entier, que ce soit en Europe, au Japon ou ailleurs.
Dans ce recueil, il nous transmet les rythmes de la vie, sa vie, mettant en perspective l'apparence de réalités éloignées les unes des autres. Il a le talent de savoir mettre en perspective dans chaque haiku des forces dispersées qu'il rassemble en un souffle nouveau.
La lecture de ces haïkus peut-elle nous convaincre que le langage participe de la logique du monde réel ?
Le grand philosophe chinois Tchouang-tseu (370-287 BC) avait beaucoup réfléchi à ce problème :
«Quand on perçoit, on ne parle pas ; quand on parle, on ne perçoit pas » disait-il. Si le haïku met en évidence la dépendance des mots à l'égard des logiques de situation, ce poème court s'attache aussi à révéler la réalité de façon la plus concrète possible, c'est à dire la réalité telle que nous la percevons dans l'instant, parfois même jusque dans son caractère absurde ou indicible. J'ai trouvé dans les haïkus de Yasushi Nozu, au-delà de la déconstruction d'un certain conformisme de notre perception commune, une profondeur d'investigation doublée d'un dépouillement rappelant quelquefois certains poètes comme Ozaki Hösaï.
À lecture de ces haïkus bilingues, j'ai découvert enfin que de manière efficace et précise, la technique de ce poème court met d'abord en évidence le pouvoir créateur des mots, dont il faut savoir tirer parti pour révéler de nouveaux mondes. N'est-ce pas l'essentiel en poésie ?
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